Le lecteur de voitures

Cette photo colle tellement à ce texte, écrit il y a quelques temps, que j'ai eu envie de l'exhumer...
à DeVelay
Lors d’une apparition publique, Asham B., connu jusque là pour la publication d’assez bons poèmes géométriques, déclara qu’il allait désormais écrire ses baignoires. On crut avoir mal entendu, on pensa à un lapsus, mais non. En septembre de la même année, rue de Seine, dans une galerie branchée, Asham B. exposa une dizaine de baignoires. L’intérieur de chacune était couvert d’une écriture serrée, plus dense ici, plus relâchée là…
Quelques mois plus tard, Asham B. s’était acoquiné – compromis, dirent certains – avec un grand manufacturier d’accessoires sanitaires, et présentait au siège social de ce mécène une centaine de baignoires, chacune présentant de nouveau la particularité d’être parcourue de l’intérieur par l’écriture, manuscrite et débridée ici, classique et ordonnée ailleurs. On évoqua la station de métro Concorde, et ses faïences portant lettre à lettre là déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les travaux de Ben, les graffitis sur les pissotières, les tags… La critique s’accorda pour trouver l’ensemble très intéressant. L’effet produit était en effet saisissant. L’époque était matérialiste, oublieuse de la poésie des objets ordinaires, on fit une rechute. Les journalistes spécialisés s’enthousiasmèrent, les titres d’alors en témoignent : Bain de jouvence pour la littérature ou ailleurs : Sous le signe du sanitaire.
Une chanteuse en renom assura qu’après chaque bain elle se sentait plus intelligente. Sa baignoire à elle était couverte d’une longue citation de Kant. Les mauvaises langues commentèrent que le mérite était d’autant moins grand qu’elle s’était montrée jusque là assez cruche. Chaque personne en vue voulu sa baignoire. Les plus mégalos demandèrent à l’artiste de piocher une citation dans leur œuvre propre. Il s’en vendit beaucoup, à la grande surprise d’Asham B. pour qui la littérature n’avait rapporté jusque là que des succès d’estime, mais guère d’argent. On attendait beaucoup de la suite.
Asham B. expliqua en ces termes l’enseignement qu’il tirait de cette expérience sur les baignoires. « Nous sommes cernés par les objets bavards » ou ailleurs : « La plupart des objets sont lisibles. Ça commence dès votre lever, votre savon pour peu qu’il ne soit pas trop usé, votre tube de dentifrice, votre bouteille de shampooing, tous portent de l’écrit, une marque, un mode d’emploi, des conseils d’utilisation, de lavage, des précautions d’emploi, l’indication d’une contenance, un code chiffré sous le code barre… Dès la première heure du jour l’écrit est là. Ça continue au petit déjeuner, votre paquet de céréale est bavard, votre frigo contient en écriture l’équivalent d’un petit volume imprimé. Votre cuisine est une bibliothèque. » On avait compris l’idée.
Asham B. entreprit une tournée de lectures publiques dans une chaîne de grands magasins. La mise en scène était invariablement la même. Dans l’allée centrale, sur une estrade entourée de rideaux, installée comme un petit théâtre, Asham B. lisait d’une voix chaude et prenante quelques articles piochés au hasard dans les rayons. On n’avait jamais entendu les produits comme ça. On dit volontiers de certains interprètes qu’ils pourraient chanter ou dire le Bottin. C’était vrai d’Asham B. pour les yaourts et les conserves. Des esprits chagrins se récrièrent, hurlant à l’imposture. Quoi ? On prétendait que n’importe quelle marchandise était un bien culturel ? Ceux-là avaient décidément oublié la leçon de Duchamp pour qui l’art est une situation plutôt qu’un contenu. Ils avaient oublié aussi que l’appétit, la soif de sens et de beauté ne sont pas incompatibles avec l’appétit et la soif ordinaires. D’ailleurs une mode naquit. On se mit à remplacer les jeux idiots des emballages par des extraits d’œuvres célèbres. On fit appel à des auteurs pour versifier les modes d’emploi et les suggestions de présentations.
Asham B. voulut pousser un peu plus loin sa démarche en s’attaquant à des objets plus gros. Il commença par l’automobile. Selon ce qu’il déclara à la presse à ce moment là, il eut la révélation de ce qu’il appela «le texte intérieur » en prenant de l’essence. Jetant par inadvertance un œil sur l’intérieur du bouchon de son réservoir, il aperçut le nom d’une marque, un numéro de série composé de chiffres et de lettre. Peut-être le texte intérieur se prolongeait-il tout au long des organes secrets de la machine ? Il vit là le début d’une nouvelle exploration. Se pouvait-il que les machines portent en elle, comme nous, des mots cachés à l’intérieur ? Il organisa la première lecture publique d’une automobile. Plusieurs constructeurs s’en disputèrent la primeur. Il faut dire qu’Asham B. avait acquis une certaine notoriété, ce qu’il lisait se convertissait non seulement en culture, mais aussi en argent.
Vous connaissez tous les images de cette première lecture publique d’une automobile, elles ont fait le tour du monde. Sur scène Asham B. avait au début de sa lecture côté jardin un monceau de pièces détachées, tas inorganisé de tôle, de plastique et d’éléments mécaniques. Il était entouré d’une équipe d’assistants, parmi lesquels on comptait bon nombre d’ouvriers, ceux là même qui avaient construit le véhicule. Il était surplombé d’un écran vidéo géant grâce auquel aucun détail de ce qu’il lirait ne pourrait échapper au public.
On commença en douceur en apportant pour lecture au pupitre tout ce que la voiture contenait comme notice sur papier la concernant elle ou ses accessoires. Le fascicule de l’autoradio par exemple, fut simultanément lu dans les quatre langues dans lesquelles il était imprimé. Plus tard, les pictogrammes, et notamment ceux du tableau de bord, ne posèrent un problème que très momentané. Asham B. commençait par la même incantation : Le texte intérieur n’est par forcément écrit, il peut néanmoins être lu. Chaque pictogramme apparaissait alors sur l’écran géant et la foule proposait en hurlant sa propre interprétation. Des assistants portaient un micro baladeur jusqu’aux spectateurs les plus inspirés. Grâce à la force du nombre, et de l’habitude, on vint assez vite à bout des pleins phares, feux de croisement, veilleuses, niveau d’huile insuffisant, témoin d’ouverture de porte, clignotants. Pas un logo, pas un dessin stylisé qui n’ait reçu ce soir là sa traduction en clair. Chaque pièce, retournée sous les caméras, scrutée de près, voyait la moindre référence, le moindre numéro de série scrupuleusement lus par Asham B. et la foule qui psalmodiait. Puis chaque élément était assemblé côté cour. Enfin, la silhouette d’une voiture sortit peu à peu du néant sous les incantations.
À quel moment les spectateurs (mais s’agissait-il encore de spectateurs ?) et le lecteur (mais n’était-il plus qu’un lecteur ?) Prirent-ils conscience de participer à bien autre chose qu’un show ? On a beau regarder les bandes de près, rien n’indique qu’il y ait eu un instant clé. Mais l’assemblage de la dernière pièce s’opéra dans un état avancé de transe collective. Se rappelait-on confusément que pour invoquer les démons, et pour les exorciser, il fallait connaître leur nom et le dire à haute voix ? Certains ont-ils pensé au golem, cette créature de boue qu’un mot écrit sur son front animait ? Se souvint-on plus benoîtement que notre naissance aussi s’était accompagnée du nom qu’on porte, que ce texte intérieur nous était propre et que par lui nous étions venus au monde ?
Ce qui suivit ne fut en rien spectaculaire et il n’y eut pourtant rien de plus important dans le siècle. Toutes les personnes présentes ce soir là eurent clairement conscience de ce qui arrivait. Plus rien ne serait jamais comme avant. Tout le texte intérieur de cette automobile avait été lu à haute voix, chacune de ses pièces assemblées. Elle était là, parmi nous, avec nous, ce fut la première automobile dotée d’une conscience, et c’était ma mère.
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(Ce texte a été publié dans le recueil « Routes enlacées », paru aux éditions « La Madolière », mais il est épuisé.)
moi je le verrai bien dans Scribulations….
mélanie
7 juin 2009 à 22:57